Les mouches ne sont pas encore arrivées à La Bérarde 81

La Bérarde
Tête du Rouget, Tête Blanche et Tête de la Maye, dressées au-dessus de la petite chapelle de La Bérarde

Avant d'envisager un prochain séjour en Turc-querie, on pourra profiter de la lecture de l'article d'Annie Illaire paru dans la Revue de géographie alpine, tome 4, n°4, de l'année 1953. On y comprend le fonctionnement historique et sociologique de Saint-Christophe en Oisans, et le lourd passif attaché au hameau de La Bérarde qui en découle. Le paragraphe abordant l'alpinisme sans guide (page 714 de la revue) donne à lui seul toute sa place ici à cet excellent article.


Annie Illaire, Saint-Christophe en Oisans
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Annie Illaire concluait son texte sur la substitution à l'ancienne émigration d'hiver d'une immigration d'été, le mouvement migratoire consistant cette fois pour les natifs implantés à l'extérieur à remonter au pays pour la saison d'été touristique. Face à "une vocation alpine contrariée" (page 711), ne pas rompre la fragilité de cette "sorte de trêve dans la lutte disproportionnée entre l'homme et la montagne" (page 723), c'est à dire épargner le capital touristique de la vallée devient le souci premier de ceux qui souhaitent s'y maintenir. Observons que la géographe, sévère ("une économie pauvre et sans avenir" page 711), considérait que "la vente des territoires communaux serait la ruine définitive de la vallée au point de vue économique" (page 711) pour éviter de croire que la construction des chalets de vacances (malgré l'incitation financière dans l'achat des terrains à y vivre à l'année) suspendus le long de la route menant au vallon du Diable soit la solution miraculeuse.
En tout état de cause, réintroduire par le truchement du capitalisme de connivence (copyright Charles Gave) la fausse économie des élevages de moutons subventionnés comme attirer les ânes bâtés de la Côte d'Azur, par leurs déjections odieuses qui jonchent les sentiers et les mouches qui prolifèrent, apparaissent comme une formidable maladresse propre à ruiner la délicate mais bien réelle économie de l'épicerie, de l'auberge, des cafés-restaurants, des chambres d'hôtes, du bureau des guides. C'est qu'à partir d'une certaine concentration de mouches, dépassant disons les 50 au mètre carré dans l'habitacle d'un véhicule, le touriste, ingrat comme chacun sait, voit son amour pour la montagne un tantinet se décourager…

La Bérarde et les mouches
Aucun respect pour le travail de l'instituteur de très-haute-montagne ces bestioles!


Cette année, par chance, ni les moutons, ni les ânes,  ne sont encore arrivés à la Bérarde (à la date du 26 juin). Profitez-en!

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Route de La Bérarde
En guise de rafraîchissement, la route de La Bérarde en hiver


L'action émancipatrice de la route de Saint-Christophe en Oisans et de La Bérarde décrite dans l'article évoque immanquablement, même si le processus est différent, les propos de Jules Payot au sujet des bienfaits de l'apparition du ski à Chamonix.
Extrait de Les Alpes Educatrices. Mon Chamonix, Jules Payot, 1933 (Source: gallica.bnf.fr/Les amis du Vieux Chamonix):
"Autrefois quand la neige tombait en abondance, elle emprisonnait les habitants chez eux. Comment sortir quand les jambes enfoncent à demi dans la neige? Aussi, se calfeutrait-on. Immobilisé dans des chambres sans air, le villageois devenait frileux. Il s'ingéniait à boucher les fentes par où l'air pur du dehors pouvait pénétrer. Casanier, respirant trop longtemps un air vicié, il menait une vie qui sentait le moisi, analogue, dans certains villages reculés, à l'existence de la marmotte. L'ennui d'une vie recluse et malsaine poussait à l'alcoolisme.
"Heureusement une bienfaisante invention venue de Norvège, le ski, que mon frère, le docteur Michel Payot, a introduit dans les Alpes, a transformé la vie de la vallée. *
"Le ski est un admirable instrument de sport, mais il est mieux que cela. De même que la barque a libéré l'homme du fleuve et de la mer, qui sont devenus, grâce à elle, ses meilleurs alliés; de même le ski libérateur a affranchi le montagnard de la servitude de la neige. Hostile hier, la neige lui est devenue amie. Opprimé par elle, le montagnard l'a vaincue.
"Dans la légende, certaines formules ouvrent les portes des cachots; d'autres, prononcées par le sorcier, rendent inoffensifs les mauvais esprits. Le ski fait ce qu'accomplissaient le "Sésame ouvre-toi" et les sorciers: il a transformé en routes les fondrières; il a chassé les mauvais esprits de la neige; il a apporté aux montagnards une précieuse extension de leur liberté.
"Il a aussi apporté la santé et il renouvellera la race. C'en est fait de la longue anémie de l'hiver. Finies les claustrations prolongées. Enfants, jeunes filles, adultes s'y mettent avec ardeur. C'est la vie en plein air. C'est l'impossibilité quand on a le sang en mouvement et les poumons gorgés d'air pur de supporter la nauséabonde atmosphère des maisons à doubles fenêtres. C'est la vie hivernale aérée et ensoleillée, au physique et au moral.
"Oui, le ski est libérateur et il a plus d'importance pour l'avenir de la vallée que trente changements de ministères."

Pour ceux qui souhaitent, à raison, lire l'ouvrage complet de Jules Payot, c'est en suivant ce lien vers Gallica.
*Tout le monde revendique la paternité de l'introduction du ski dans les Alpes. Voir ici l'article sur Duhamel.